Pella, printemps 358 av. J.-C.

Philippe regarda les mille fantassins former le carré avant de traverser le terrain d’entraînement au pas de charge. Sur un ordre de Parménion, ils s’arrêtèrent, toujours en formation, et exécutèrent un quart de tour sur la gauche. À l’instruction suivante, les cinq rangs de derrière s’écartèrent sur les côtés pour élargir la ligne.

Le roi fut satisfait de voir la discipline dont ses soldats faisaient preuve. Ces derniers se munirent des sarissa, des lances de la taille de trois hommes, que Philippe avait lui-même conçues. Le fer de chacune se munissait d’une pointe inclinée à sa base. Les fantassins du premier rang soutenaient les lances au creux de leur bras, tandis que leurs compagnons du rang suivant, supportant la quasi-totalité du poids, avaient pour rôle de les utiliser pour décimer les rangs adverses. La sarissa était difficile à manier, mais Philippe pensait qu’elle conférerait un avantage tactique à son infanterie lors des premières batailles. Lorsque la phalange avancerait, l’armée rivale s’attendrait à subir une charge massive, mais la longue lance bouleverserait la donne.

Pour sa part, Parménion était tout sauf convaincu.

« Ce sont d’excellentes armes en cas d’affrontement rangé de face, sire, mais il suffit que l’ennemi nous prenne à revers pour qu’elle devienne inutile.

— C’est vrai, strategos. Mais pour ce faire, il lui faudrait modifier les bases d’une tactique que tout le monde emploie depuis plus d’un siècle.

— Il n’empêche, nous devons mettre au point une tactique de secours, nous aussi. »

Et le général l’avait trouvée.

La cavalerie de Philippe ne chargerait plus l’adversaire. Ce rôle reviendrait désormais à l’infanterie, et les cavaliers se placeraient sur les deux flancs de la phalange pour empêcher que celle-ci soit contournée.

Durant l’automne et l’hiver, l’armée se développa jour après jour. Villageois et paysans arrivaient à Pella en grand nombre pour se soumettre à l’entraînement rigoureux qui leur permettrait de se voir remettre la toute nouvelle armure phrygienne, cuirasse noire et casque rouge. Au creux de la saison froide, Parménion acheva de sélectionner les hommes de la garde du roi, dont l’uniforme s’agrémentait d’une cape de fine laine noire et d’un bouclier cerclé de bronze, frappé en son centre de l’étoile de Macédoine. Tout l’équipement avait été acheté grâce à l’or de la mine de Crousie.

Sous la direction d’Attalus, l’exploitation avait recommencé à produire le métal précieux, que Philippe dépensait sans compter : armures de Béotie et de Phrygie, chevaux de Thrace, marbre du Sud, capes de Thèbes et bâtisseurs d’Athènes et Corinthe.

La caserne était désormais achevée et les membres de la garde y résidaient. Ils avaient droit à la meilleure nourriture et au meilleur vin, mais ne conservaient leurs privilèges qu’en faisant sans cesse la preuve de leur endurance sous l’œil impitoyable de Parménion.

Théoparlis et Achillas étaient restés avec le roi après son retour d’Illyrie. Après être retournés auprès de leur famille respective et avoir laissé à leur femme suffisamment d’argent pour passer l’hiver, ils avaient pris le commandement de phalanges fortes de deux mille fantassins chacune.

Achillas avait connu la victoire en Pannonie, où les troupes de Philippe avaient subi leur baptême du feu pendant l’automne. Le roi des Pannoniens était mort et son armée mise en déroute. En guise de récompense, Achillas avait reçu de son roi une épée à pommeau d’or.

Une heure encore, Philippe regarda ses hommes s’entraîner, après quoi il monta son nouvel étalon noir et retourna au palais.

Nicanor l’y attendait.

« La reine est installée dans ta demeure d’Aïgaï, lui apprit-il. Simiche est heureuse d’avoir de la compagnie.

— Comment va Audata ?

— Elle a été malade durant le trajet, mais s’est remise depuis. Les médecins la surveillent, car ils se font du souci au sujet de son âge et de l’étroitesse de ses hanches. Mais les devins affirment que la grossesse se passera bien. Selon Diomacus, ce sera une fille.

— Elle souhaitait rester à Pella, mais je lui ai dit qu’il valait mieux qu’elle aille dans le Sud, répondit Philippe en soupirant. Ce n’est pas une mauvaise femme, Nikki, mais je ne veux pas d’elle, ici. Ce palais est réservé pour quelqu’un de tout à fait spécial.

— Encore ce rêve ?

— Il me hante sans cesse, plus fort chaque fois. Je la vois désormais plus clairement que je ne te vois, toi.

— Elle est en train de t’ensorceler, Philippe, annonça Nicanor sans chercher à cacher son inquiétude.

— Si tel est le cas, son sortilège est de ceux pour lesquels un homme serait prêt à tuer… ou à mourir. Elle me dit que j’aurai un fils, qui deviendra plus grand que tous les hommes qui se sont succédé sur cette terre. Je la crois, et je dois bâtir un empire qui sera digne de lui. Mais je ne peux le faire tant que je paye un si lourd tribut à Bardylis.

— Que comptes-tu faire ? » Le monarque sourit.

« C’est déjà fait. J’ai cessé de payer le tribut.

— Parménion est-il au courant ?

— Qui est le roi, ici ? Lui ou moi ? s’emporta Philippe.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, sire. Bardylis n’aura d’autre choix que de nous envahir. Sommes-nous prêts ?

— Je crois que oui. L’heure de la Macédoine a sonné et je n’irai pas à Samothrace en tant que vassal d’un autre homme. Quand je ramènerai cette femme, ce sera en vainqueur. Ou alors, je serai mort et je n’aurai plus à me préoccuper de gloire ou de ma descendance. Ce que je viens de te dire ne doit être révélé à personne.

— Je resterai muet comme une tombe, promit Nicanor.

— La Macédoine sera bientôt libre », répondit Philippe en hochant la tête.

Une fois Nicanor reparti, le roi alla s’asseoir devant la large fenêtre du mur ouest, où il regarda le soleil se coucher derrière les montagnes lointaines.

Il n’avait pas tout dit à son ami.

Sa grande stratégie commençait à se mettre en place. D’abord Bardylis, puis la Thessalie au sud et la Thrace à l’est.

Et après ?

Depuis le premier songe, l’ambition de Philippe ne cessait de croître ; il voyait désormais les choses à plus grande échelle. Des siècles durant, les cités prédominantes avaient cherché à s’imposer au reste de la Grèce, mais toutes avaient échoué : la puissante Sparte, invincible sur terre, Athènes, reine des mers, ou encore Thèbes, maîtresse de la Béotie. Aucune n’avait mené son plan à bien, et cela ne se produirait jamais, car leurs rêves restaient étriqués, limités par la manière dont ces cités percevaient la politique.

Mais si une nation puissante et confiante venait à naître, toutes les cités sombreraient devant elle et la Grèce pourrait enfin être unifiée sous les ordres d’un roi et chef de guerre unique.

Alors, le monde pourrait trembler.

Philippe frémit. Qu’est-ce qui m’arrive ? se demanda-t-il. Pourquoi cette ambition se manifeste-t-elle aujourd’hui ?

Parce que tu es roi, maintenant, susurra une petite voix à son oreille. Parce que tu es un homme puissant, intelligent, sage et brave.

Quand Parménion vint faire son rapport, Philippe avait ingurgité plusieurs pichets de vin. Il était d’humeur badine, mais le général perçut une certaine tension derrière la joie de son souverain. Allongés sur des divans, les deux hommes burent jusqu’à minuit ; c’est seulement à ce moment que Philippe posa la question qu’attendait Parménion.

« Dis-moi, strategos, les hommes sont-ils prêts ?

— Prêts à quoi, sire ?

— À libérer la Macédoine.

— Les hommes sont toujours prêts à se battre pour un tel enjeu. Mais si vous désirez savoir si nous sommes de taille à battre les Illyriens, je l’ignore. Encore six mois et nous disposerons de deux mille soldats supplémentaires ; alors, ma réponse sera oui.

— Nous n’avons pas six mois devant nous, rétorqua Philippe en remplissant sa coupe.

— Pourquoi donc ? voulut savoir son général.

— J’ai annulé le versement du tribut. Dans moins de six semaines, les Illyriens traverseront nos montagnes.

— Souhaitez-vous me faire part de vos lumières ?

— J’ai tout dépensé pour acheter des armes et des armures ; il ne reste plus rien pour Bardylis. Alors, pouvons-nous le vaincre ?

— Tout dépend de la tactique qu’il adoptera et du terrain sur lequel se déroulera l’affrontement. Nous avons besoin d’un sol plat pour l’infanterie et d’espace pour que la cavalerie puisse frapper les flancs adverses. Mais, au bout du compte, tout reposera sur l’état esprit et le moral de l’armée.

— Comment la bataille devrait-elle se développer, selon toi ? »

Parménion haussa les épaules.

« Au début, les Illyriens seront confiants, car ils s’attendront à une nouvelle victoire aisée. Cela constituera un avantage pour nous. Mais, à partir du moment où nous commencerons à les repousser, ils formeront le carré. Le reste tient en trois mots : force, courage et volonté. Il faudra bien que quelqu’un cède, soit eux, soit nous. Tout débutera par la fuite d’un homme, puis la panique s’étendra et la ligne finira par s’effondrer. Eux ou nous.

— J’ai du mal à me montrer confiant en t’entendant, maugréa Philippe en buvant sa coupe.

— Moi, je le suis, sire. Mais les forces en présence seront égales. Dans ces conditions, personne ne peut garantir la victoire.

— Comment va ta main ? »

Parménion leva sa main gauche et écarta les doigts afin que le roi puisse voir sa paume meurtrie.

« La blessure a cicatrisé et je peux de nouveau tenir un bouclier, répondit-il.

— Les hommes parlent encore de ce jour, dit Philippe en hochant la tête. Ils sont fiers de toi, Parménion. Ils se battront pour toi et ne céderont pas tant que tu tiendras. Tous auront le regard tourné vers toi ; tu seras l’âme de la Macédoine.

— Non, sire, même si je vous remercie du compliment. C’est leur roi qu’ils regarderont. »

Philippe éclata de rire.

« Donne-moi cette victoire, Parménion. J’en ai besoin… La Macédoine tout entière en a besoin.

— Je ferai de mon mieux, sire. Mais, il y a bien longtemps, j’ai appris qu’il était trop risqué de tout jouer sur une seule course.

— Mais tu as tout de même gagné, ce jour-là, lui fit remarquer le souverain.

— Oui. »

Parménion se leva, s’inclina et quitta le palais. Les pensées se bousculaient dans sa tête.

Pourquoi le roi avait-il pris un tel risque ? Pourquoi ne pas attendre que l’issue soit plus sûre ? Philippe avait changé depuis que cette femme lui rendait visite en rêve ; il devenait par moments mélancolique, plus sérieux.

Le lendemain matin, le strategos envoya chercher ses officiers supérieurs et marcha avec eux sur le terrain d’entraînement. Le groupe se constituait de douze hommes, mais tous n’étaient pas égaux : Achillas et Théoparlis, deux de ses premières recrues, avaient plus d’influence que les autres.

« Dès aujourd’hui, nous allons exécuter toute une nouvelle série d’exercices, et les hommes travailleront comme ils ne l’ont encore jamais fait, leur apprit-il.

— Y a-t-il quelque chose que nous devons savoir ? s’enquit Théo.

— Une armée est comme une épée, lui expliqua Parménion. Ce n’est qu’au combat que l’on peut juger de sa véritable valeur. Et maintenant, ne me posez plus de questions. Concentrez-vous sur les hommes que vous dirigez ; repérez les faibles et extrayez-les des rangs. Mieux vaut être moins nombreux que d’avoir des lâches avec soi en temps de guerre. »

Lentement, il fixa chacun des officiers dans les yeux.

« Affûtez notre épée », leur ordonna-t-il.

 

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